Dans plusieurs pays européens, un père séparé peut rester écarté de son enfant pendant des mois après un signalement, avant même qu'une enquête aboutisse. Deux anciennes assistantes sociales vaudoises décrivent des services saturés, des dossiers sensibles qui attendent six à douze mois et une parole paternelle moins entendue que l'autre.
Cette une du journal Lausanne Cités, en date du 24 avril 2025, aurait pu passer inaperçue. On pourrait n'y voir qu'un article de plus sur le dysfonctionnement d'un service public. Pourtant, elle dit tout.
"Profond malaise à la direction de l’enfance".
Et en page 3 :
"Protection des mineurs : deux ‘repenties’ brisent l’omerta".
Deux anciennes assistantes sociales dénoncent les pratiques internes de la Direction générale de l’enfance et de la jeunesse (DGEJ).
Ce qu’elles racontent est glaçant. Les travailleurs sociaux sont débordés et gèrent des dizaines de situations en même temps. Des dossiers sensibles attendent six mois, parfois un an. Pendant ce temps, des pères ne voient plus leurs enfants. Les professionnels manquent de formation pour comprendre des conflits familiaux d'une complexité extrême. Et surtout, selon ces deux anciennes assistantes sociales, un système dans lequel la parole du père ne bénéficie pas toujours du même poids.
Leur témoignage concerne le canton de Vaud.
Je refuse pourtant de le balayer comme une simple anecdote suisse.
Parce que les mécanismes qu’elles décrivent interrogent beaucoup plus largement notre manière de gérer les séparations conflictuelles : services saturés, décisions prises sous pression, délais interminables, peur de prendre un risque et difficulté à revenir sur une première lecture du dossier.
Lorsqu’un doute grave apparaît, protéger l’enfant doit évidemment rester la priorité absolue.
Mais cette protection exige aussi de vérifier, d'écouter les deux versions et d'agir rapidement.
Car des mois d’éloignement ne sont jamais neutres.
Pendant que l’administration attend, un père peut disparaître progressivement du quotidien de son enfant et parfois, lorsque la machine se rend compte qu’elle s’est peut-être trompée, le lien est déjà profondément abîmé.
J'ai raconté cet isolement dans je n'étais pas fou, j'étais seul.
Les témoignages recueillis par Lausanne Cités décrivent des services saturés, des délais importants et des situations dans lesquelles le père reste éloigné de son enfant pendant plusieurs mois.
Bien sûr, l’article parle de Lausanne. Mais ces dysfonctionnements ne s’arrêtent pas aux frontières suisses. Ce que ces professionnelles décrivent, des milliers d'hommes le vivent en France, en Belgique, au Canada et ailleurs en Europe.
Les procédures sont standardisées et, dans le doute, on préfère écarter le père par précaution, par automatisme ou par peur du scandale. Cette peur a un coût ! Des pères sont évincés sur simple accusation, des enfants sont privés de lien et des décisions tombent dans l'urgence ou la confusion.
Ce délai produit une forme de violence institutionnelle que personne ne nomme, puisque aucune décision n'a été prise contre le père et qu'il disparaît pourtant du quotidien de son enfant.
Le débat dépasse aujourd’hui le seul canton de Vaud.
Le 28 mai 2025, le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe a adopté deux recommandations destinées aux États membres : la recommandation CM/Rec(2025)4 sur les procédures de séparation des parents et la recommandation CM/Rec(2025)5 sur les procédures de placement.
L'institution rappelle que ces décisions peuvent modifier durablement la vie d'un enfant et que leurs conséquences dépassent largement l'enfance. Elle demande aux autorités nationales de garantir le droit de l'enfant d'être informé et entendu, ainsi que le respect des principes d'État de droit, de non discrimination et de célérité des procédures.
Retiens ce dernier mot: la célérité figure noir sur blanc dans un texte européen adopté en 2025. Un dossier qui dort douze mois s'éloigne de cette exigence, quelle que soit la bonne foi des professionnels qui le portent.
Le même écart sépare le texte de la pratique en matière de résidence alternée, inscrite dans les lois belge, française et suisse et pourtant accordée au compte-gouttes.
Le Conseil de l’Europe rappelle également depuis plusieurs années que, sauf danger pour l’enfant, le maintien des relations personnelles avec ses deux parents constitue un principe essentiel.

Selon les propos rapportés par Lausanne Cités, il suffit qu'une mère accuse le père de violence ou d'abus sexuels pour que « la machine se met en branle ». Aucun élément concret, aucun antécédent, aucune plainte, aucune preuve. Une dénonciation suffit parfois à enclencher toute la chaîne : enquête, éloignement, suspension des droits de visite, blocage du contact, suspicion permanente.
Entre les mains d'un parent aliénant, cette mécanique devient un levier d'une efficacité redoutable.
Les deux anciennes professionnelles affirment notamment que certaines équipes gèrent 70 à 80 situations, que des dossiers sensibles peuvent attendre six à douze mois, et que pendant cette période certains pères ne voient plus leur enfant. Elles évoquent également une formation insuffisante, des difficultés à entendre les deux parents et un possible biais en faveur du parent gardien.
Pendant ce temps, les situations de danger réel attendent leur tour. Un système saturé perd sa capacité à distinguer, et cette faiblesse se manipule facilement.
L'employeur des 2 rebelles, la DGEJ, de son côté, conteste explicitement l’existence d’un parti pris et affirme travailler dans l’intérêt supérieur de l’enfant et selon un principe d’équité.

La machine se met en branle systématiquement
Si un père répond point par point, on le trouve agressif.
S'il se tait, on le croit indifférent.
S'il insiste, on le juge inquiétant.
S'il pleure, on le dit fragile.
Le piège se referme alors sur lui. Chacune de ses réactions devient une pièce supplémentaire à charge, et lorsqu'un dossier commence à être lu à travers le filtre du soupçon, chaque comportement vient confirmer le scénario initial.
Le soupçon érigé en méthode finit par déshumaniser celui qu'il vise. Ce mécanisme rejoint ce que vivent les hommes dont la parole reste sans effet quand ils tentent de décrire ce qu'ils subissent.
Ce mécanisme rejoint ce que vivent les hommes victimes de violence conjugale quand ils décrivent ce qu'ils subissent et que leur parole reste sans effet.

Peu importe la réaction elle sera mal interprétée
Les deux anciennes assistantes sociales pointent un autre effet. Les mères qui utilisent la justice et les services sociaux pour nuire à leur ex-conjoint font du tort aux vraies victimes.
Poussée à l'extrême, cette logique porte un nom que j'ai décrit dans le syndrome de Médée.
Toute accusation de violence ou d'abus doit être prise au sérieux, précisément parce qu'elle est grave. Elle mérite une enquête rapide, rigoureuse et contradictoire. Lorsqu’une accusation est fondée, l’enfant doit être protégé immédiatement. Lorsqu’elle ne l’est pas, laisser une famille suspendue pendant des mois dans le soupçon produit également des dégâts.
Chaque signalement abusif mobilise des ressources, brouille les priorités et crée du bruit dans le système. Ce bruit couvre les cris des enfants qu'on n'entend plus. Un rapport social rédigé dans ces conditions engage pourtant l'avenir d'une famille pour des années.
Une institution digne de ce nom doit être capable de protéger sans condamner avant d’avoir vérifié. Elle doit pouvoir entendre une victime sans transformer automatiquement l’autre parent en coupable. Elle doit pouvoir enquêter sans laisser le temps détruire le lien qu’elle prétend protéger.

La multiplication des dossiers encombre les services
Ce malaise dépasse l'anecdote locale et vaut comme signal d'alarme.
Alors oui, il faut protéger les enfants, farouchement !
Il faut protéger ceux qui vivent avec un parent violent, dangereux ou maltraitant. Il faut écouter les victimes. Il faut donner aux professionnels les moyens d’agir vite lorsqu’un enfant est réellement en danger.
Et il faut avoir le même courage lorsque le danger vient de la disparition progressive d’un parent de la vie de son enfant. Cela porte un nom du côté du père, le deuil blanc, cette perte sans décès et sans reconnaissance et ça fait énormément de dégâts.
Il est temps de regarder la place du père autrement.
Il est temps d’exiger des procédures rigoureuses, humaines et réellement contradictoires. Il est temps de donner aux travailleurs sociaux les moyens, la formation et le temps nécessaires pour comprendre des situations familiales qui ne peuvent pas être résumées en quelques cases cochées dans un dossier.
Il est temps aussi d'accepter qu'une institution puisse se tromper. Le reconnaître rend la protection de l'enfance plus solide. Un système capable de se remettre en question protège mieux qu'un système persuadé d'avoir toujours raison.
Je continuerai à parler, même lorsque cela dérange et même lorsque certains préféreraient que les pères blessés se taisent. Un enfant mérite d'être protégé de la violence. Il mérite aussi que personne n'efface inutilement de sa vie un père qui l'aime.
Et si cette question dérange, elle mérite d'être posée plus fort encore, en regardant ce que beaucoup préfèrent ignorer.
Et ça commence ici.
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